Un monde à réinventer



Il faut espérer qu’il y ait un avant et un après cette pandémie du coronavirus car ce serait vraiment une erreur pour l’humanité que de faire comme si de rien n’était et d’oublier cet épisode de crise inédite à la sortie de notre confinement. Quels sont les enseignements que l’on peut tirer de cette crise sanitaire ? Quelles sont les erreurs que nous avons commises et que nous devrions éviter à l’avenir ? Quelles sont toutes ces évidences qui nous sautent aux yeux en nous regardant dans le miroir chaque matin ? Qu’avons-nous trouvé d’appréciable dans notre isolement ? Que pourrions-nous faire différemment pour transformer cette crise en une véritable opportunité pour réinventer notre monde et mieux vivre autrement ?

Le sujet est très vaste et mérite une véritable réflexion collective. Cependant, les premières conclusions peuvent déjà être structurés en cinq axes majeurs : la prise de conscience de notre capital santé, la redécouverte de notre rythme biologique, la méditation sur nos valeurs et priorités, l’intérêt de préserver notre autosuffisance vitale et les bienfaits de notre inactivité sur la planète.

La prise de conscience de notre capital santé

Dans un monde dominé par l’économie de marché, la notion de capital a toujours fait référence au « capital financier » avant de s’intéresser par la suite au « capital humain ». Désormais, la notion de « capital santé » semble s’imposer dans les réflexions managériales, que ce soit au niveau macroéconomique ou microéconomique. Face à la pandémie, nos gouvernements ont été confrontés à un dilemme les obligeant à choisir entre « l’économie nationale » ou « la santé des populations », la bourse ou la vie ! Ceux qui ont fait le premier choix, comme les États-Unis ou l’Angleterre, sont en train de le payer cher en vies humaines. Ceux qui ont marqué des temps d’hésitation, comme l’Espagne, l’Italie et, à moindre mesure, la France, luttent pour arrêter les dégâts. Quant à ceux qui, dès le départ, ont tranché pour la sauvegarde des populations, comme l’Allemagne ou le Maroc, ils semblent plutôt bien s’en sortir. Dès lors, le monde se rend à une évidence : aucune économie ne peut être saine si la santé de sa population est touchée. Aucune économie ne peut faire l’économie de ses acteurs. Alors que l’espoir est permis si l’on inverse l’ordre des priorités. Une population en bonne santé aura toujours les capacités de relancer son économie. Nous serions donc bien inspirés d’intégrer ce « capital santé », jusque-là considéré comme une variable secondaire pour assurer les entrepreneurs, les emprunteurs, porteurs de projets et les personnages-clés qui font tourner une organisation, comme variable prioritaire pour préserver la santé de tous et pour toute activité économique.

La redécouverte de notre rythme biologique

Avec le confinement généralisé, le monde s’est arrêté net et cela nous a fait prendre conscience du contraste avec notre vie d’avant. Tout d’un coup, nous mesurons à quel point nous étions tous devenus des machines qui courent dans tous les sens, sans avoir la moindre idée de notre destination ni du sens à donner à notre course effrénée. Chaque matin, nous nous levions avec l’idée de réaliser une liste de missions qui nous traversent l’esprit. Chaque soir, nous nous couchions, bien souvent, avec un goût amer de déception pour ne pas les avoir toutes accomplies. De quoi saper notre moral et de manière chronique pour peu que nos journées se suivent et se ressemblent. En France, selon la dernière enquête de l'Agence Européenne pour la Sécurité et la Santé au Travail, 52% des salariés se disent anxieux au travail et 50% des cadres déclarent avoir été victimes de burn out. La France fait partie des champions d’Europe en matière de consommation des psychotropes. Un coup de déprime, une insomnie, une grosse fatigue ? La prescription est quasi-automatique, faute de capacités naturelles pour évacuer le stress et certainement en raison d’un système de prise en charge des frais de santé envié par les autres pays du monde. Et si tout cela était lié à un mode de vie soumis aux lois des horloges et à des chronométrages qui dépassent notre capacité biologique ? Réveil tonitruant, embouteillages et bousculades dans les transports comme pour nous donner le tempo de notre journée, course poursuite pour arriver à l’heure, pressions professionnelles et de timing à longueur de journée, déjeuner sur le pouce, rebelote pour les embouteillages du soir avant de rentrer lessivé pour retrouver notre havre de paix, pas toujours aussi paisible qu’on le souhaite. Dès lors, le confinement, pour ceux qui ont la chance de ne pas être au front, au même titre que le télétravail pour ceux qui en font la découverte forcée, nous donnent l’opportunité de redécouvrir notre véritable rythme biologique. Celui qui n’est soumis à aucune autre pression que celle de notre corps et de notre état psychique. Si l’on fait abstraction de l’angoisse pandémique, il est fort à parier que notre moral de confinés soit beaucoup plus apaisé que celui qui était associé au rythme infernal auquel nous nous sommes habitués au quotidien. Bien évidemment, pour que le télétravail soit efficace, il y a quelques règles à respecter dont le contact régulier avec l’extérieur et la préservation de moments de vie collective dans une équipe. Toutefois, cette situation nous donne matière à réfléchir. Ne serions-nous pas plus heureux, plus sécurisés et plus efficaces en intégrant dans nos organisations des dispositifs périodiques de télétravail, voire de confinement ou de décalages horaires entre secteurs d’activités ?

La méditation sur nos valeurs et nos priorités

L’instinct de survie nous a poussés dans nos retranchements jusqu’à nous faire oublier nos dépenses futiles. Les besoins physiologiques et de sécurité, au plus bas de la pyramide de Maslow, priment en cette période de confinement. On ne sort que pour des raisons qui permettent de préserver notre vie et celle des autres. L’alimentation et les soins ! Rien d’autre n’a plus d’importance. Puis, tous ceux qui sont délestés de leurs occupations professionnelles redécouvrent des plaisirs perdus, de la lecture aux arts culinaires, et renouent des liens familiaux fragilisés par le temps, que ce soit sur place ou à distance. Cette pause planétaire nous donne l’occasion de faire le ménage dans notre vie, qu’il soit physique ou psychologique. Faire le tri, réaménager ses espaces, mais aussi rattraper le temps perdu pour nous consacrer à des projets personnels. Des rêves que nous pensions, au fond de nous-mêmes, ne jamais avoir le temps de réaliser. Alors que nous étions tous en quête de sens dans un monde où tout va très vite, nous voici dans un monde à l’arrêt qui nous offre l’occasion de méditer sur notre sort et de réinventer d’autres façons de vivre. Des « futurs souhaitables » pour ne pas subir « les futurs probables ». La situation nous a contraints à inverser l’ordre de nos priorités et à revoir notre échelle de valeurs. Des métiers, peu considérés auparavant, comme celui des agriculteurs, préparateurs de commandes, ouvriers, routiers, livreurs, aides-soignants, agents d'entretien ou éboueurs, sont désormais revalorisés à nos yeux. Car ce sont eux qui oeuvrent pour notre survie à tous. Notre regard devra changer à leur égard. Pour nous préparer à la phase de déconfinement, les médias, comme nos dirigeants politiques, nous parlent d’un « retour à la normale ». Et si « le normal » était celui que nous vivons en ce moment et non celui que nous avions vécu auparavant ?

L’intérêt de préserver notre autosuffisance vitale

Cette expérience pandémique nous a démontré les limites de notre quête de rentabilité à tout prix. Selon les États, la gifle économique est plus ou moins douloureuse. Après le déclenchement du signal d’alerte, plusieurs nations ont découvert que leur économie dépendait de la Chine. Les chinois nous ont tellement habitués à être les moins chers du monde que nous leur avions confiés jusqu’à 80 % de nos approvisionnements en consommables. Pris dans la spirale de la compétitivité, notre stratégie commerciale nous a conduits jusqu’à l’externalisation des produits de première nécessité. Face au déferlement de la pandémie et à l’explosion des besoins sanitaires, l’état de nos États a été mis à nu. Nous avons découvert des coquilles vides, comme celle de Madoff qui a provoqué la crise financière en cascade de 2008. Des masques de protection au gel hydroalcoolique et jusqu’aux cotons tiges, nous sommes devenus tributaires de la Chine et payons au plus offrant sur le tarmac, des produits dont nous aurions pu encourager la fabrication sur le sol national. Notre autosuffisance vitale est d’autant mise à mal que la pandémie nous a contraints à fermer toutes les frontières. Les consignes sécuritaires nous invitant à faire nos courses dans un rayon de 1km nous font finalement découvrir les vertus de la consommation locale. Que cela nous serve de leçon ! Quitte à subventionner des secteurs en mal de compétitivité, il y a des productions qui ne devraient pas quitter le sol national. Car il y va de la survie de la population et de la vitalité même de notre économie. L’Allemagne l’avait bien compris. Elle était la mieux préparée pour faire face à cette crise sanitaire. Ses taux de létalité et de mortalité sont au plus bas.

Les bienfaits de notre inactivité sur la planète

Notre planète n’a jamais été aussi propre ! En moins d’un mois, nos émissions de gaz à effet de serre ont enregistré une baisse de 30%. Soit l’objectif fixé par la commission européenne à l’horizon 2030. Un but qui devrait être atteint au prix d’interminables négociations. Du retour des dauphins à Venise ou à Marseille aux ballades de sangliers, filmées à travers les fenêtres, à Ifrane ou Kenitra au Maroc, la nature semble reprendre ses droits. Débarrassée de notre présence humaine destructrice, la biodiversité de notre environnement n’a jamais été aussi florissante qu’en ce printemps 2020. A quelque chose malheur est bon ! Et si le confinement des populations était une piste à explorer pour sauver notre planète ? Bien évidemment, dit comme ça, il y a de quoi choquer les âmes sensibles et les férus d’économie. Or, c’est justement l’objet de « l’intelligence positive » et du « management du futur ». Deux nouveaux concepts qui consistent à explorer les pistes inexplorées et concilier ce qui semble inconciliable pour offrir des solutions « intelligentes » et « positives » aux antagonismes qui frappent notre monde. Car comme nous l’a si bien enseigné Albert Einstein, « la folie c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. »

Pour en savoir plus sur les raisonnements qui ont inspiré cette analyse, lire l’ouvrage « Intelligence positive et management du futur » publié chez Pomdam éditions en mars 2020. Livre disponible sur www.pomdam.fr et sur www.amazon.fr

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